dimanche 26 avril 2009

Le tyran de Syracuse (Valerio Manfredi)


Au VIIIe siècle avant J.-C., les cités grecques établirent des comptoirs commerciaux sur la rive orientale de la Sicile. Syracuse est l’un d’entre eux. La ville imposa son hégémonie sur l’île en repoussant au Ve siècle les Carthaginois. Denys l’Ancien, dit aussi Tyran de Syracuse, régna sur la cité durant cette période, protégeant les lettres et faisant de la ville un important centre économique.

Valerio Manfredi raconte l’histoire de cet homme, de son ascension, de son règne et de sa chute. L’exercice est difficile : la vie de Denys fut riche en batailles, en amours et en rebondissements, et malgré tous les efforts de l’auteur, le lecteur ne s’y retrouve pas. Les combats succèdent aux combats, les guerriers gagnent ou perdent, les alliances se font et se défont, la chance abandonnent les uns et retrouve les autres, et l’on se retrouve avec l’amère impression d’être en train de lire un manuel d’histoire des années 30, des faits militaires qui se suivent, des grands hommes qui s’affrontent, mais sans la touche qui fait la marque des grands historiens et des grands écrivains, à savoir donner du sens et de la cohérence au récit. Car Valerio Manfredi souffre d’un immense défaut pour celui qui veut faire aimer l’histoire : il ne sait pas raconter.

L’auteur a voulu faire une fresque, mais l’on en sort noyé. Plutôt que de se concentrer sur le particulier pour faire ressortir l’universel ( ce qui aurait apporté de la légèreté au récit), l’universel écrase les personnages et leurs sentiments. Quelques anecdotes sont glissées ici ou là, mais elles donnent l’impression d’être des rajouts, écrits à la-vite, pour assouplir la lourdeur de l’histoire.

Parfois, une ébauche de réflexion se dessine, sur le pouvoir, sur le peuple, sur la politique, mais n’est jamais menée à terme. Il y aurait pourtant eu matière à développer et à éclairer notre présent par les exemples passés, notamment autour du personnage du tyran, ce chef populaire qui, dans l’antiquité grecque, exerçait son pouvoir par la force et avec l’appui du peuple, contre l’aristocratie. Là est la principale frustration pour le lecteur : s’il y a quelque chose d’actualité dans la Syracuse antique que l’on retrouve dans l’Italie berlusconienne d’aujourd’hui, c’est bien le populisme et la concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul homme (et peut-être même pourrait-on étendre la réflexion à la France). Ou bien encore une pensée sur la capacité des démocraties à réagir fermement en temps de guerre ou de crise… Autant de sujet que le livre ne fait qu’effleurer.

samedi 18 avril 2009

La Vouivre (Marcel Aymé)


Pendant l'entre-deux-guerres, à Vaux-le-Dévers, paisible village de la campagne jurassienne, le temps s'écoule lentement. Les paysans vivent au rythme des saisons, et le maire et le curé s'affrontent au nom de leurs inébranlables certitudes, religieuses pour l'un, politiques pour l'autre. Rien ne trouble la tranquillité des lieux, lorsqu'au plus fort de l'été, Arsène Muselier, alors qu'il était aux champs, aperçut la Vouivre: 

"La Vouivre, c'est à proprement parler la fille aux serpents. Elle représente à elle seule toute la mythologie comtoise […] Dryade et naïade, indifférente aux travaux des hommes, elle parcourt les monts et les plaines du Jura, se baignant aux rivières, aux torrents, aux lacs, aux étangs. Elle porte sur ses cheveux un diadème orné d'un gros rubis, si pur que tout l'or du monde suffirait à peine à en payer le prix. Ce trésor, la Vouivre ne s'en sépare jamais que le temps de ses ablutions. Avant d'entrer dans l'eau, elle ôte son diadème et l'abandonne avec sa robe sur le rivage. C'est l'instant que choisissent les audacieux pour s'emparer du joyau, mais l'entreprise est presque sûrement vouée à l'échec. A peine le ravisseur a t-il pris la fuite que des milliers de serpents, surgis de toutes parts, se mettent à ses trousses et la seule chance qu'il ait alors de sauver sa peau est de se défaire du rubis en jetant loin de lui le diadème de la Vouivre. Certains, auxquels le désir d'être riche fait perdre la tête, ne se résignent pas à lâcher leur butin et se laissent dévorer par les serpents".
Et c'est ce qui arrivera à certains habitants. D'autres résisteront, parmi lesquels Arsène. Ce paysan, pourtant rude voire insensible avec sa propre famille, se liera d'amitié et d'amour avec la jeune fille aux serpents. Rares sont les hommes, dit-elle, qui s'intéressent à son corps plutôt qu'à son rubis. Pourtant, la Vouivre est une belle femme, à tel point qu'elle incarne, pour le curé de la paroisse d'abord incrédule, la tentation envoyée par le diable pour perdre ses ouailles. Sa richesse, son immortalité et sa beauté rendent les hommes fous ou envieux, et l'ordre des choses s'en trouve bouleversé. Dans une communauté où le travail et l'effort constituent la seule richesse, les légendes ne sont pas faîtes pour prendre un aspect réel. La Vouivre incarne la poésie parachutée dans un monde où elle ne peut pas être comprise autrement que par le prisme de la superstition ou de la punition divine. Même le maire, radical endurci, finira par succomber à la fièvre mystique.

Dans ce roman gentiment érotique, on se délecte du caractère affirmé des personnages. Il y a Requiem, le fossoyeur alcoolique, amoureux éperdu d'une fille de petite vertu qu'il croît être une princesse ; il y a la Grande Mindeur, une force de la nature, divorcée quatre fois, qui a pris le parti de dépuceler tous les jeunes garçons du village, et dont la famille tente vainement de calmer les ardeurs en lui confiant des travaux herculéens. Tout ce petit monde, qui a pourtant la tête sur les épaules, voit ses certitudes bousculées par l'apparition de la Vouivre.Où peut-être est-ce le contraire ? Au contact de ces gens, la Vouivre en viendra à se poser des questions sur sa condition. Du mortel ou de l'immortel, de l'homme ordinaire ou de la légende, qui est le plus heureux ?

"Arsène regardait la Vouivre avec un peu de compassion.
–Ce qui me fait dire ça, c'est ce que disait ma mère. Elle tricotait une chaussette en causant et je l'entends qui dit : "la Vouivre, je ne voudrais pas être d'elle. Une fille qui ne meurt pas, ce n'est pas à faire envie ; quand on est de faire une chose, si on n'en voit pas venir le bout, on ne sait pas ce qu'on fait et on ne fait autant dire rien".
Une expression de curiosité un peu inquiète anima les yeux verts de la Vouivre. Arsène poursuivit, plutôt pour lui-même que pour elle :
-Et moi, je me pensais qu'elle avait raison. Je la regardais qui tricotait sa chaussette. Je me disais que si elle n'avait pas eu déjà dans l'idée ce que serait le bout de sa chaussette, son travail n'aurait pas ressemblé à grand chose. Je me disais aussi que la vie, c'est pareil. Que pour bien la mener, il faut penser à la fin.
De son côté, la Vouivre rêvait à son destin uni et uniforme dont elle ne disposerait jamais. Il lui semblait avec évidence qu'Arsène fut maître du sien comme l'était sa mère de tricoter sa chaussette. Rien de plus rafraîchissant, de plus désirable, que de porter ainsi sa fin en soi-même et que d'y travailler maille après maille. En soupirant, elle s'allongea sur le côté et étendit le bras pour cueillir un champignon rouge qui poussait dans les fougères. Comme elle le portait à sa bouche et commençait à le croquer, Arsène l'arrêta
-Ne mange pas, bon Dieu, c'est du poison.
–Oh ! Moi, rien ne peut m'empoisonner, dit-elle en laissant le champignon rouler sur sa robe. La mort ne m'attend nulle part".

mercredi 15 avril 2009

Maurice Druon

Dans le cadre de notre grande série "Profitons de la mort d'un écrivain pour parler de ses bouquins", j'ai aujourd'hui le plaisir de vous entretenir de Maurice Druon. Au-delà de l'aspect rocambolesque du personnage, le peu qu'il m'a été donné de lire de lui m'a laissé de très bons souvenirs.







Ainsi, Tistou les Pouces Verts (roman pour enfant) a été mon premier contact avec l'oeuvre de l'Académicien. Ce n'est certes pas la littérature de jeunesse qui a fait le renom de cet auteur, mais le livre mérite de ne pas être oublié. Dans ce conte antimilitariste, le petit Tistou (dont le père est beau, riche, et marchand d'armes), par le simple pouvoir qu'il a sur les fleurs, met fin à la guerre dans le monde. Le chèvrefeuille envahit la prison et le lierre fait taire les canons, avec la complicité des deux seuls amis de Tistou : le Jardinier Moustache et son poney Gymnastique.

Rien à voir avec la jeunesse, passons aux Rois Maudits : je vais vous faire fuir si je vous dis qu'il s'agit d'une immense fresque épique et historique, donc je me contente de signaler qu'on prend un plaisir fou à découvrir une période trouble du Moyen Age, des moeurs étranges, et des secrets bien gardés. Les sept tomes et les siècles passent sans aucun temps mort, une prouesse.






samedi 11 avril 2009

Le Lion (Joseph Kessel)



Le Lion est l'histoire d'un drame au beau milieu du paradis. Au pied du Kilimandjaro, dans les années 50, une petite fille, Patricia, se lie d'amitié avec King, un lion du Kenya. Elle est entourée de son père, John Bullit, ancien chasseur et administrateur du Parc royal et de sa mère, Sybil, une femme tourmentée qui voit sa fille s'éprendre du monde sauvage et s'éloigner de celui des hommes. Dans cet univers où les paysages semblent pourtant infinis, se joue un huis-clos perturbant au sein de cette famille, sous le regard d'un visiteur qui, le temps de son passage, ira de surprise en surprise :


"J'avais le souvenir d'avoir noté la veille, en dépit de l'obscurité, que des massifs d'épineux encadraient ma hutte, et que, devant, une immense clairière s'enfonçait dans le secret de la nuit. Mais à présent, tout était enveloppé de brouillard. Pour seul repère, j'avais, juste en face, au bout du ciel, sur la cime du monde, la table cyclopéenne chargées de neiges éternelles qui couronne le Kilimandjaro. [...] Mais déjà, en ces quelques instants, l'aube tropicale, qui est d'une brièveté saisissante, avait fait place à l'aurore. Rideau après rideau, la terre ouvrait son théâtre pour les jeux du jour et du monde. Enfin, au bout de la clairière où s'accrochait encore un duvet impalpable, l'eau miroita. Auprès de l'eau étaient les bêtes".


Jospeh Kessel décrit un monde où tout équilibre est précaire, où tout est affaire de compromis, de confiance et parfois de secrets. L'harmonie des choses n'est qu'une construction des hommes, que tous supportent fébrilement sur leurs épaules pour le bonheur d'une petite fille, qui ne sait pas encore que tout à une fin...


"Le lion fit glisser son mufle de mon côté. Ses yeux allèrent une fois, deux fois, trois fois à mes mains, à mes épaules, à mon visage. Il m'étudiait. Alors, avec une stupeur émerveillée, où, instant par instant, se dissipait ma crainte, je vis dans le regard que le grand lion du Kilimandjaro tenait fixé sur moi, je vis des expressions qui m'étaient lisibles, qui appartenaient à mon espèce, que je pouvais nommer une à une : la curiosité, la bonhomie, la bienveillance, la générosité du puissant".





mercredi 1 avril 2009

Un sur Deux (Steve Mosby)

J'avais pourtant juré de ne plus toucher à un thriller avant les calendes grecques... Mais que voulez-vous, on n'a qu'une parole, il faut donc la reprendre ! D'autant que je n'ai pas été déçu, car dès les premières pages, la trame se distingue par son originalité : un tueur (et méchant en plus), décide de faire chanter des couples, et d'en tuer un sur deux. Ouh, le vilain ! Mais là où Steve Mosby révolutionne le genre, c'est que l'inspecteur chargé de l'enquête, John Mercer, est un flic dépressif, qui a des problèmes avec Eileen son épouse, et qui peine à choisir entre son couple et sa carrière.
Le tout ponctué d'envolées littéraires qui rappellent les grandes heures de Marc Lévy : "chaque étage de l'hôpital avait sa propre couleur. Au rez-de-chaussée, l'accueil et la salle d'attente étaient bleu pâle. Ici au premier étage, tout était vert délavé ou turquoise. Très hôpital, me dis-je". Ou encore des dilemmes terribles, dignes des Feux de l'Amour : "elle ne pouvait pas oublier qu'elle avait menti à Scott. Mais lui dire la vérité aurait été encore pire".
Un sur Deux, c'est donc 437 pages de frisson au prix d'un baril d'Ariel Liquide avec doseur. Une offre pareil, ça ne se rate pas !

lundi 16 mars 2009

Un brillant avenir (C. Cusset)


Le Goncourt des Lycéens semble avoir un domaine de prédilection : la petite histoire prise dans les tourments de la grande Histoire, des personnages malmenés par les événements, mais qui résistent contre vents et marées, parce que la vie vaut la peine d'être vécue. J'exagère oui, mais la ressemblance avec Le Rapport de Brodeck (Goncourt des Lycéens 2008) est frappante : une famille unie que rien ne sépare, pas même l'exode de la terre natale.


Un brillant avenir est un livre centripète : la narration part des extrémités de la vie (la jeunesse et la vieillesse d'Elena), puis les chapitres remontent ou redescendent le temps. Elena est roumaine : elle choisit de fuir la dictature de Ceaucescu et émigre, avec son fils Alexandru et son mari Jacob, en Israël d'abord, en Italie ensuite, et enfin aux Etats-Unis, où la famille s'installe définitivement. Le fil rouge est constitué par la relation trouble qu'entretient Elena avec Marie, sa belle-fille française.


C'est un livre travaillé, achevé, qui forme un tout cohérent, mais en dépit de cela, il reste difficile de voir où l'auteur veut en venir. L'amour plus fort que la mort ? L'amour par-delà les frontières ? La femme et l'amour ? Mystère.

vendredi 27 février 2009

Gloire (D. Kehlmann)


Gloire, comme le signale le sous-titre, est un roman en neuf histoires. Neuf nouvelles imbriquées les unes dans les autres, mais articulées autour d'une en particulier, "La Réponse à l'Abbesse". Dans ce récit centrale jubilatoire, un écrivain de livres de sagesse à succès, Miguel Auristos Blancos, décide dans une lettre lapidaire (voir l'extrait) de renier tout ce qu'il a professé jusqu'alors dans ses ouvrages avant de se donner la mort, un peu comme si demain Paulo Coelho (à qui Kehlmann fait probablement référence) annonçait qu'il ne croit ni en Dieu ni au destin individuel. Daniel Kehlmann dénonce ici l'histoire facile, le livre consensuel aux maximes universelles qui ne veulent rien dire, et qui prétend nous délivrer le sens de la vie.

Autour de tout cela gravitent des personnages dont la vie bascule du jour au lendemain à cause des nouvelles technologies. Le téléphone portable, Youtube et les forums internet tiennent une place de choix : ils guident nos vies, inversent la réel et le virtuel. On ne distingue plus l'écrivain et les protagonistes qu'il a crée. Les acteurs s'emparent du scénario, rébellion à tous les étages : les anonymes deviennent célèbres et les stars redeviennent des quidam.


Extrait :


"Chère abbesse, il n'y a aucune raison d'espérer et même si l'existence de Dieu se justifiait autrement que par Son absence flagrante, tout argument sensé pâlirait devant l'ampleur de la souffrance, voire devant le simple fait que la souffrance existe et que tout, depuis toujours, songez-y bien, révérende mère, est d'une telle imperfection. La seule chose qui nous aide, ce sont les mensonges réconfortants tels que la dignité incarnée dans votre sainte personne [...]

Il se leva. Pourquoi avoir écrit cela ? Ces pages représentaient une rétractation totale, l'anéantissement de l'oeuvre de sa vie, une excuse claire et concise pour avoir osé prétendre que le monde possédait un ordre et que la vie pouvait être bonne".

mardi 17 février 2009

Le mystère H. (F. Bouysse)




Les amateurs de récits mystico-ésotériques y trouveront leur compte, les autres peuvent sans problème passer leur chemin. Si les histoires de chasse au trésor et de mystères dans les îles du Pacifique vous manquent, lisez plutôt L'Ile au Trésor de Stenvenson : classique mais solide.


Chez Franck Bouysse, tout s'effrite dans la deuxième moitié du roman. Dommage, car il était parvenu à faire naître un certain suspense dans les premières pages. Mais les révélations sur la destinée de l'humanité, désolé, on n'y croit guère.

mercredi 11 février 2009

Faut-il lire la Princesse de Clèves ?

Je rapporte ici quelques échos et rélfexions personnelles d'une conférence sur le thème : littérature et démocratie. En préambule était posée cette question d'actualité : faut-il lire la princesse de Clèves ?
Nicolas Sarkozy a semble t-il été traumatisé dans sa "petite" enfance par la lecture de l'oeuvre. Il s'en est libéré une première fois en février 2006, alors qu'il n'était que candidat à la présidence de la République : « L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur 'La Princesse de Clèves'. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de 'La Princesse de Clèves'… Imaginez un peu le spectacle ! » Il récidiva en 2008 (voir vidéo).

Voici l'occasion rêvée de raconter une étrange ironie de l'Histoire, ou quand la littérature menace la politique (mais si, c'est possible). La Princesse de Clèves est considérée comme étant le premier roman français. Avant le 17e siècle, il y avait certes déjà des écrits qui s'apparentaient au roman, mais le genre n'avait alors pas encore été codifié. Les oeuvres prenaient volontiers une ampleur incontrôlable, se complaisaient dans la démesure et surtout dans l'esprit subversif : les écrits de Rabelais ou d'Honoré d'Urfé vous offriront quelques exemples parlant. Ce n'est qu'au 17e siècle que va s'élaborer, sous l'influence du pouvoir politique, une codification du genre, qui veillera à lui donner une unité d'action, pour en contenir les excès éventuels. La Princesse de Clèves va devenir emblématique de ces procédés, et le livre est, de ce point de vue, la créature du pouvoir royal. Quatre siècles plus tard, le voilà ennemi de l'Elysée. Cherchez l'erreur...

lundi 9 février 2009

Une éducation libertine (J.-B. Del Amo)



Pour son premier roman, Jean-Baptiste Del Amo n'y va pas avec le dos de la cuillère : âmes sensibles s'abstenir. L'auteur se complaît dans la description des bas-fonds, des tabous du corps et de l'âme, de la chirurgie sans anesthésie, du Paris populaire et visiblement crasseux du 18e. Tout ce que les corps peuvent contenir de sécrétions et d'humeurs trouvent ici leur place : le sperme, la sueur, les excréments, et la salive sont à l'honneur, du moins dans la première partie du livre. Extrait :

" Paris nombril crasseux et puant de France [...] La chaleur de l'été collait aux visages comme un masque, drapait les corps de feu, suffoquait les femmes aux poitrines poisseuses. Les glandes sudorales déversaient par flots leurs humeurs. Jaillies d'aisselles velues, elles s'écoulaient des fesses aux flancs puis sur les jambes [...] Le son des voix criardes, le souffle épais des chevaux, l'expulsion suintante des crachats, les rots, les pets, les ronflements, les plaintes, les pleurs, les rires grossiers, des corps entrechoqués : tout cela formait un atroce charivari que le voyageur de passage à Paris se hâtait de fuir".

Dans ce roman d'apprentissage, Gaspard, un jeune provincial, fils d'éleveurs de porcs, débarque dans ce magma, bien décidé à refaire sa vie. Il découvrira que c'est par l'anéantissement de toute moralité qu'il s'y fera une place, au prix parfois de certaines souffrances dont aucun détail n'échappera au lecteur... Extrait :

" De l'un des tiroirs, il retira le bris de miroir. Il retourna au lit après avoir eu soin d'allumer un chandelier. La lumière goutta sur les boursouflures, les tumescences de son ventre. Les plaies ne cicatrisaient plus. Elles béaient parmi d'autres cicatrices, des caillots de sang, ouvraient leurs gueules violines, vomissaient un pus épais et brun. Il choisit une parcelle saine. L'entaille fut profonde. Gaspard bascula son visage dans l'oreiller, mordit le tissu. Il pompa le dégorgement hématique à l'aide du drap. Gaspard retira le drap, observa la coupure. Il posa de chaque côté de la plaie un index, puis tira sur les bords et les écarta..."

Il y a du Dorian Gray chez Gaspard. La laideur de son âme mutile non pas son portait, mais son ventre. Ce ventre grâce auquel, comme le découvrira le lecteur, il se fit un nom dans le beau monde. Quoi qu'il en soit, la lecture de ces pages sera une rude épreuve, elles m'ont soulevé le coeur plus d'une fois. Pour tout dire, on se moque de savoir si Paris était réellement aussi sale et sordide que ne le dit J-B Del Amo, car on éprouve, pourquoi le cacher, une sorte de jouissance malsaine en lisant le récit de ces corps malmenés et de ces rues inondées par la fange. La même jouissance que l'on ressent lorsque l'on sait que l'on transgresse un interdit, ou plutôt un non-dit. Néanmoins, cela manque encore de substance, de fond : on ne voit pas où tout cela nous mène, ni ce qu'il faut en retenir, mais le style a une puissance certaine qui ne demande qu'à s'épanouir. Prometteur donc.

mercredi 4 février 2009

La petite marchande de prose (D. Pennac)



De la saga Malaussène, c'est certainement le meilleur. On en ressort bouleversé, avec l'impression d'être passé au beau milieu d'un feu d'artifice aux mille couleurs. Daniel Pennac allie la profusion et la simplicité : il étire le réel, le triture dans tous les sens jusqu'à trouver la faille, le petit détail qui fait exploser tous les codes. Le grand art de Pennac, c'est le détournement de banalité.


Pennac mélange tout : le rire, les larmes, la peur, le suspens... Il le fait avec brio, sans jamais tomber dans la vulgarité ou la facilité. On s'attache aux personnages, même aux pires salauds, on se laisse conduire par une écriture fluide et une pensée rafraîchissante. Comble du bonheur : on nous épargne les considérations morales : les protagonistes vivent (et meurent parfois), osent tout, et c'est justement ce qu'on leur demande.

Extraits :

" - Toi, je t'aimerai toujours, dis-je.

Elle se retourne contre le mur, et elle dit seulement :

- Contente-toi de m'aimer tous les jours".

***

COUDRIER : Dites-moi, Van Thian, jusqu'où peut aller une femme quand elle a décidé de venger l'homme qu'elle aime?

VAN THIAN : ...

COUDRIER : ...

VAN THIAN : Au moins, oui.

Notre-Dame de Paris (V. Hugo)



Oui, il m'arrive encore de lire du classique lorsqu'il y en a un qui me tombe sous la main. Avec méfiance toutefois : à de rares exceptions près, les romans du 19e m'ont tellement dégoûté de la lecture dans les années lycée que j'ai mis un certain temps avant de retrouver goût à la littérature. Allons, c'est du passé, et le présent à du bon : quel plaisir de lire du Hugo sans avoir à faire de fiches de lecture !

Dans Notre-Dame de Paris (vous permettez que je vous appelle NDP?), Hugo fait dans le grandiose. Rien d'étonnant jusque là. La cathédrale lui donne le vertige, et force est de constater que sa description du Paris moyenâgeux coupe parfois le souffle. Tout est gothique : l'architecture, les personnages, les sentiments... La profusion du détail noie l'humble lecteur, qui n'est pas sans trouver un certain plaisir dans cet enivrement contrôlé de main de maître. Une oeuvre magistrale en somme : il n'y a rien de plus démodé, et du coup on se laisse volontiers prendre au jeu. On pardonnera donc à Hugo cette insupportable habitude de s'adresser au lecteur ("le lecteur attentif aura donc remarqué...") et cette façon d'écrire comme s'il donnait un cours au Collège de France ("passons maintenant à l'étude des vitraux du transept").

L'Homme du cinquième jour (J.-P. Arrou-Vignod)


J'ai découvert Jean-Philippe Arrou-Vignod dans ma jeunesse, avec les aventures de l'ignoble PP Cul-Vert, flanqué de Rémi et de Mathilde (!!), trois collégiens en mal d'aventures qui traquent le mystère en province. J'ai donc été heureux de dénicher, du même auteur, un roman pour adultes, L'Homme du cinquième jour. Mais quelle ne fut pas ma déception : une loufoque aventure de yéti, teintée de considérations philosophico-ethniques sur la vie, une traque dans le Caucase qui n'en finit plus, un suspens qui tombe à l'eau vers la fin, bref, difficile de trouver des qualités à ce livre. Un conseil : lisez ou relisez Tintin au Tibet, c'est mille fois plus distrayant, et en plus il y a des images !

mardi 3 février 2009

Aux fruits de la passion (D. Pennac)



Le dernier en date de la série des Malaussène, absolument sans surprise. Le scénario manque d'originalité, mais Daniel Pennac est décidemment un exceptionnel créateur de situations cocasses. On se laisse porter jusqu'à la fin de ce court roman par l'incongruité des scènes décrites, qui s'enchaînent sans temps mort. Les fans de la série apprécieront, les autres peuvent passer leur chemin.

Seul le silence (R.J. Ellory)



Un livre au genre non-identifié, entre le thriller et le roman, original sans doute, décevant certainement. Des descriptions trop longues qui se veulent poétiques mais qui n'apportent rien. L’intérêt réside néanmoins dans le fait que l’auteur ne multiplie pas les personnages, ce qui lui laisse le temps de développer leur psychologie. Le lecteur n’a qu’un choix restreint mais ardu pour trouver le coupable de ces meurtres d’enfants. R. J. Ellory est toutefois très habile : sa plume distille en vous une noirceur, un malaise insidieux dont on met quelques jours à se départir.